Délégationde Savoie

Parole à… Jacques

Parole à… Jacques

J’ai vécu un an dans la rue, en 2006.

C’est un long cheminement qui m’a conduit à la rue : tu te lèves le matin, tu n’as plus envie de rien, tu n’as plus de réaction face aux événements, et les galères s’accumulent petit à petit, c’est la « descente ».

Et là, c’est la jungle, un monde complètement déshumanisé. C’est un monde pourri, sans pitié, un retour à la caverne de Cro-Magnon : le stade primaire de la survie, où l’on redevient des animaux, une microsociété avec des prédateurs et des proies, une non-vie en quelque sorte. Pas d’entraide, pas de partage, pas de solidarité, seulement parfois des alliances, par intérêt. Par exemple, si tu sors ton paquet de cigarettes, c’est la curée.

Pour t’en sortir, il faut s’isoler, ne pas s’occuper des proies, résister aux prédateurs. Se retrouver à la rue, cela provoque deux effets opposés, tout dépend de la personnalité de celui qui y est confronté :
- Soit cela te réveille comme si tu étais complètement anesthésié, tu te dis : il faut vite que je m’en sorte !
- Soit cela finit de te détruire, tu te retrouves dans un monde tout à fait nouveau, personne ne peut être préparé à cela.

Pour certains, à la première étape de la rue, entre six mois et un an à peu près, ils ont envie de s’en sortir, s’en sentent encore capables : tu te lèves le matin, tu entreprends les démarches ; pour d’autres, ceux qui ont plus ou moins de facilités, ils perdent du temps, mais après un à trois ans dans la rue, ils ont encore envie de s’en sortir. Mais ils ont perdu beaucoup de repères, ont besoin d’accompagnement. Et enfin, après quatre ou cinq ans dehors, c’est fini. On n’a plus envie d’en sortir, on croit avoir trouvé la liberté, on se réfugie dans l’alcool ou la came, on n’en a rien à foutre. C’est un peu la caricature du sketch de Coluche : « la société n’a pas voulu de nous, on ne veut plus d’elle… ». Ceux qui restent dans la rue ont d’énormes problèmes psychologiques.

Moi, je n’ai jamais été découragé, je me disais : « vivement le jour où le lendemain, je ne serai plus à la rue ». En tout cas, ce que je tiens à dire, c’est que quand on a la chance d’être en France, il y a tout ce qu’il faut pour s’en sortir si on le veut vraiment : il existe des gens compétents et efficaces, des assistantes sociales, des foyers, des associations pour s’informer, des hébergements.

C’est grâce aux travailleurs sociaux de l’accueil de jour que j’ai pu m’en sortir. C’est possible si on le veut. Mais je ne supporte pas la pitié, les bons sentiments, les paroles du type : « ces gens-là ont besoin d’être reconnus » !

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